ISBN: 9789875001718

Formato: 144 págs. 14 x 21 cm.

Fecha Publicación: Mayo 2013

Precio: $ 160,00 (U$S 9,41)

La ciudad a lo lejos

Le phénomène de la ville

Quentin Molinier, www.nonfiction.fr, 28/03/2011

Résumé: Le regard et le tact d'un phénoménologue averti sur la ville et ses manifestations hétéroclites. Etre dynamique et vivant, la ville est pour Jean-Luc Nancy un lieu transitoire au sein duquel s'esquisse déjà son avenir.

Qu’est-ce qu’une ville? Qu’est-ce donc que cet étrange entrelacs de bâtiments, de traverses, d’affairements journaliers et de vies solitaires? Quels sont les traits spécifiques, les caractères propres et exclusifs de la ville? Qu’est-ce qui la distingue par exemple de la campagne, du village, du bourg, du domaine, du (petit) pays et, plus encore, de la conurbation, de la méga(lo)pôle, du bidonville…etc.?  Qu’est-ce qui, par ailleurs, fonde son unité conceptuelle, par delà la pluralité de ses manifestations mondaines et mondiales?
Nombreuses peuvent être les réponses apportées à ces questions, car la ville a ceci de particulier qu’elle transgresse les cloisonnements disciplinaires : l’urbaniste, l’architecte, le sociologue, l’historien, le géographe, le romancier, le philosophe… tous y ont un jour à faire (plus ou moins directement), mais chacun l’appréhende à sa manière, singulièrement, en se concentrant sur tel ou tel de ses aspects et en mobilisant les outils et les méthodes dont il dispose. Chacun a donc sa propre version du fait urbain ; car la ville est bel et bien un fait, un fait qui plus est historique et -en ce sens- fini ou périssable. Et de fait, la ville n’est pas, et ne sera jamais assurée de sa perpétuation. A ce propos, on ne peut dire mieux que la première phrase de la préface du livre dont il est ici question: “La ville n’a pas toujours été, elle ne sera pas toujours, elle n’est peut-être déjà plus.” 
Reste, malgré cela, que l’habitat urbain a connu un essor inédit depuis environ 2500 ans et qu’il est devenu un espace privilégié, si ce n’est incontournable de la vie humaine -rappelons à ce titre, que plus de la moitié de l’humanité a désormais rejoint les villes et que rien ne laisse présager un ralentissement de cette dynamique centrifuge-. De ses débuts balbutiants dans l’antique Ionie, à sa prolifération actuelle dans toutes les contrées du globe, la ville a grandi, muté, s’est incessamment renouvelée et a fini par s’imposer à nous comme lieu et mode d’établissement référentiels.

Une approche originale

Le dernier livre de Jean-Luc Nancy, La ville au loin, prend acte de cette inflation mondiale, mais ne cherche pas à l’interroger plus avant. Ce qui intéresse le philosophe, professeur émérite à l’Université Marc Bloch - Strasbourg II, c’est bien plutôt de saisir l’atmosphère de la ville, son être et son esprit, non moins que l’Idée qui l’anime. Dans la mesure où il aperçoit la ville dans ce qu’elle a de plus vivant et de plus artistique à la fois, elle est moins, pour lui,  une somme de bâtiments, de passages, d’interstices, de fonctions et même de personnes, qu’une organisation, un agencement et un déploiement infiniment relancés. L’organique prime ici le mécanique et la ville est comprise à l’aune de son propre excès. Toujours en avance sur son propre mouvement, elle recherche incessamment de nouveaux espaces à (s’) intégrer et à remodeler, des frontières à repousser. Ainsi comprend-on cette phrase de “La ville au loin”: “L’urbanité s’étiole et se répand, elle se met ainsi à nu, à plat et en question, elle déporte la cité et la citoyenneté, et leur démembrement dessine d’autres constellations, encore innommées.” Une ville essentiellement dynamique donc ! Mais la lecture et l’appréhension nancyennes de l’urbanité sont aussi empruntes (empreintes?) d’art, et en particulier de littérature et de musique, au sens où “ces deux arts mettent [à l’inverse de la chorégraphie, du cinéma, du théâtre et, plus encore, de la peinture] la résonance interne et l’imprégnation, avant la représentation et le spectacle, le timbre, le ton et l’élan avant la composition et l’harmonie, l’atmosphère avant la narration”. Dans son mouvement ininterrompu, dans ses transports, ses transbordements, dans les déplacements que ses avenues et ses gigantesques boulevards ménagent aux passants et aux coursiers -être intimes et éminents de la ville-, la ville apparaît comme le lieu même du passage et de l’inchoativité. Elle exerce sur le citadin son pouvoir et son “art des rapprochements furtifs, art des passages passagers, des passants insignifiants, des signifiances inframinces, expédiées sitôt esquissées”.

Un patchwork philosophico-poétique

Sur le plan formel, La ville est au loin est un recueil pertinemment agencé d’essais philosophiques, de poèmes et de réflexions (r)attrapées au vol, sur le sens d’être et d’apparaître de la ville. Il réunit des textes très récents, dont une préface inédite, un essai et un poème (à lire ici) datant tous les trois de 2010, et d’autres plus anciens, “Les deux avenirs de la ville”, “Trafic/Déclic”, “Images de la ville”, “Rumoration”, et “La ville au loin”. Comme le montre son hétéroclite composition, le livre de Jean-Luc Nancy ne se laisse pas enfermer dans un cadre bien défini. De chacun de ses textes, rédigés entre 1989 et 2010, transparaît l’idée d’une tension, d’un aller-retour permanent, entre la poésie et la littérature d’un côté, la philosophie de l’autre. L’impact s’en fait d’ailleurs sentir sur ce que l’on croît être sa conception de la philosophie: se tenant à bonne distance du traité systématique, comme du concept -concept que Gilles Deleuze avait en d’autres lieux élevé au rang d’absolu et de moment principiel pour la philosophie-, la démarche nancyenne consiste à s’approcher de l’Idée -l’Idée de la ville le cas échéant- sans s’y con-fondre, à s’immiscer au plus profond d’elle, tout en ménageant une distance critique salutaire. La ville au loin, oui, mais pas de loin, de très près au contraire.
Trois motifs principaux semblent se détacher de ce précieux ouvrage. La ville est tantôt comprise comme un sujet, comme une création historique inédite, et comme une entité en passe d’être dépassée par ses propres productions et étalements. 

La ville-sujet

La ville s’apparente d’abord pour Nancy à un sujet, un être qui vit et transpire par tous ses pores (et ses ports, cf. “les ports -maritimes et fluviaux- ont toujours fourni une image forte et choisie de la ville”, p. 99). La subjectivité du corps urbain est notamment affirmée et soutenue dans le triptyque (proprement philosophique) que constituent les Images de la ville, Les deux avenirs de la ville, et L’art de la ville. On peut ainsi lire: “la ville est un sujet”, elle “se subjective”, “se rapporte à elle-même”, “se tient ainsi sur soi en même temps qu’elle se sort de soi”, et est à elle-même “son principe et sa fin”. Une ville, conçue de la sorte, est à même de saisir son “intelligibilité propre”, car elle est “ordonnée à elle-même plutôt qu’à n’importe quelle tâche ou fonction” et qu’elle “est d’elle-même le développé […] d’une volonté ou d’une conscience primordiale, laquelle consiste dans l’ouverture d’une visée, dans une intentionnalité qui rapporte à la ville tout l’espace-temps dont elle s’institue nœud, centre ou foyer”. La transcendance, l’ouverture du milieu urbain sur le monde environnant implique en retour que la ville se rapporte à soi. Nancy en vient alors à interroger l’identité de la ville. Au terme d’un cheminement intellectuel sinueux et fécond, il aboutit à la conclusion que plus une ville se subjective, plus elle se rapporte à elle-même et tend à s’identifier à partir de son sol et de ses fondations, plus en même temps elle s’égare et s’hallucine à la fois.

Une transformation historique

La ville est aussi une création qui tranche avec ses prédécesseurs. Elle n’est plus la villa romaine, ni le village. Produit d’une “condensation dans la campagne et de la campagne”, "catalyse de l’étendue agreste", la ville procède certes d’un étalement et d’un agrandissement du village. Mais, au terme de ce processus, s’opère une transformation, une mutation du village, de telle sorte qu’entre le village et la ville s’insinue bientôt une différence de nature et non plus de degré. En effet, la ville n’a plus le caractère local du village; elle ne se laisse plus définir comme le lieu où se rencontrent un ici et un maintenant. La terre (corrélat anthropologique de l’espace), et le ciel (corrélat du temps) perdent ici leurs fonctions directrices pour la vie humaine -et agraire particulièrement- de sorte qu’advient “autre chose”, un nouveau “système de tensions” avec ses propres rapports de force et de signaux, bref “une extraterritorialité”. On retrouve ici l’idée d’une ville qui, dans son processus autonome de subjectivation, tend à fixer ses propres critères et ses propres principes d’existence. D’autre part, là où la vie d’un village est animée par une certaine immanence communautaire, la ville, elle, ne possède plus qu’“un rêve d’immanence communautaire”. A l’inverse du village qui tend à se replier et à forclore son espace propre, elle “ouvre des lieux jusqu’à l’éclatement”; le principe même de la ville est d’essarter, de diviser, de zoner le territoire qu’elle absorbe. La ville s’apparente de facto à un site, plus qu’à un lieu, un site à partir duquel rayonnent divers programmes et perspectives -“stratégique, économique, hiérarchique ou encore systémique”-.
Centre auto-institué et conscient de lui-même, la ville est aussi un sujet sexuel, un assemblage de zones érogènes (zones de grandes surfaces, grands ateliers, hypermarchés, grands garages, superbricoramas…) qui produit “une érotisation du corps social” et à l’intérieur duquel habitants et passants se frôlent et se frottent, se caressent et se griffent au hasard de rencontres impromptues. 
Autre distinction de l’auteur: la ville n’est pas le bourg (cette ville fortifiée d’où émergent le bourgeois et la bourgeoisie). A la différence de ce dernier, elle a d’ores et déjà absorbé le faubourg -mot qui mélange ingénieusement le fors (dehors, du latin fores, hors les murs) et lefaux (du latin, falsusbourg- et elle tend à se projeter dans la ban-lieue- le lieu mis au ban de la ville même. Aussi la ville procède-t-elle toujours par “autophagie”, en grignotant chaque fois un peu plus ses marges extérieures, et ce, en vue de son propre renouvellement. Parfois, cependant, la ville autophage ne réussit pas à retrouver l’unité et la cohérence qu’elle recelait précédemment. Elle s’oublie et s’hallucine, disions-nous précédemment. Elle perd progressivement l’Idée qui lui servait de principe directeur. Elle se décentralise ou se déterritorialise alors, et délègue à ses marges un certain pouvoir décisionnel et une certaine autonomie: ainsi naît la cité moderne (HLM), le grand ensemble périphérique conçu à l’origine pour se développer harmonieusement et faire émerger sa propre idée de la communauté. Mais la cité pâtit bien vite de cette semi-autonomie allouée. Le manque d’investissements économiques, financiers et humains, l’empêche de se développer et de projeter une image idéale de la communauté en gestation dans l’esprit de ses habitants.
En ce sens d’ailleurs, Nancy critique la notion même de politique de la ville, qui dans sa tautologie constitutive (la politique est fille de la polis grecque, de la cité…), est “une tentative tardive, trop tardive, pour retrouver le sens d’une cité désormais irrésistiblement emportée vers un autre espace”.

Les devenirs de la ville

Un autre espace, oui, mais lequel? Jean-Luc Nancy s’essaie finalement à la prospective en matière d’urbanités. Deux figures de la ville en gestation reçoivent ses faveurs: la conurbation et le bidonville. L’une correspond à un étalement urbain multivectoriel et polynucléaire (création de nouveaux centres) qui demeure intégrateur par principe (chaque nouveau centre est intégré, même de façon réticulaire, à l’aire d’influence de l’hypercentre), tandis que l’autre désigne des espaces marginaux, périphériques, et essentiellement non-intégrés. Au passage, près de 830 millions d’habitants s’entassent encore en 2010 dans ces espaces on ne peut plus précaires, dans ces non-lieux (cf. Marc Augé), soit 12% de la population mondiale.
Concluons en notant que ce livre est aussi passionnant qu’aventureux. Il emprunte à différentes disciplines (littérature, poésie, urbanisme, architecture, philosophie et surtout phénoménologie…) leurs acquis et leur regard, mais ne s’y laisse jamais réduire. Les différentes études qui le composent invitent sans conteste à un voyage intellectuel, mais pas seulement: la ville est avant tout le lieu -ou pour mieux dire, le site- d’un  parcours, d’une promenade, d’une découverte pratique. A nos baskets donc!

Fuente: www.nonfiction.fr/article-4438-p4-le_phenomene_de_la_ville.htm

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